Cette « majorité silencieuse » qui aimerait que l’autre majorité se taise…

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Ce matin encore, j’entendais Martin Coiteux, ministre du Conseil du Trésor exposer que peu importe les manifestations, la majorité silencieuse, celle qui travaille et n’a pas le temps de manifester (pour reprendre les clichés d’une petite droite économique) l’a élu pour «relancer l’économie et éventuellement réduire le fardeau fiscal». Le week-end dernier, choquée de rencontrer des manifestants sur leur chemin, la ministre de la Justice Stéphanie Vallée les sommait de respecter la liberté d’expression du gouvernement (en janvier elle s’emballait pour Je suis Charlie). Pardon ? Depuis quand manifester et faire entendre sa voix en démocratie n’est plus accepté ? Car disons-le sans ces voix concurrentes au pouvoir, il n’y a pas de démocratie.

Les exigences de la démocratie

Je suis loin d’être une experte en structures politiques, mais il apparaît néanmoins à tout citoyen intéressé de s’instruire sur la question, que la mise en valeur de la diversité des opinions est indissociable de la démocratie.

«La démocratie exige aussi que les grandes libertés soient reconnues: liberté d’association, liberté d’expression et liberté de presse. Juridiquement, une démocratie s’inscrit dans un État de droit; culturellement, elle nécessite une acceptation de la diversité.»

Les décisions que prend le gouvernement en place touchent tous les citoyens. En démocratie, tous ceux qui souhaitent faire entendre un point de vue différent de celui d’un gouvernement élu ont le droit de le faire et, leur position fait partie de l’exercice de la gouvernance en démocratie. Si l’on restreint ce droit d’expression, on réduit le champ de ce qui fait que le système actuel est une démocratie, donc, au final il faudra convenir que le Québec ne retient du système démocratique que le suffrage universel tenu régulièrement… C’est bien peu.

Parler pour la majorité silencieuse, alors qu’on souhaite réduire au silence une majorité…

Au Québec, lors de l’élection de 2014, un peu plus de 6 millions de citoyens québécois étaient habiletés à voter. De ce nombre, quelque 4,3 millions ont exercé leur droit de vote. Or, parmi ces « votants », 29,1 % ont voté pour le Parti Libéral et 22,9 % pour le Parti Québécois (le tableau sur Wikipédia donne l’ensemble des statistiques à ce propos et le résultats en nombre de sièges). Si l’on se fie au discours politique véhiculé par certains médias, une fois que le plus fort a emporté l’élection, les 70 % des votants qui ont des opinions divergentes devraient se taire et cesser de participer à la vie politique… Il me semble qu’au contraire, c’est le devoir des organisations, même celles qui n’ont pas une place dans les sièges de l’Assemblée Nationale, mais qui représentent des groupes de citoyens (travailleurs, étudiants, retraités, chômeurs etc.) de continuer de montrer l’importance de leur nombre et de faire entendre leurs revendications.

Et qui est cette majorité silencieuse qui fait face aux manifestants ? Cette majorité qui appuie silencieusement et parfois dans un sondage les politiques du gouvernement. Est-ce le 29,1 % de Québécois habiletés à voter qui ont coché Parti Libéral sur le bulletin de vote ? Si c’est le cas, sous quel prétexte peut-on demander à une autre majorité probablement équivalente en pourcentage de se taire pour écouter leur silence?

Quelle que soit la réponse, le Québec n’appartient pas au Parti Libéral (je sens que des plaisanteries pourraient être insérées ici), pas plus qu’il n’a été loué pour quatre ans à 29,1 % des électeurs en 2014. Le Québec est le projet de tous les Québécois, qu’ils prennent part ou non à la vie politique. Donc, les milliers de Québécois qui s’expriment en manifestant sont actifs politiquement et c’est leur droit de se faire entendre par le gouvernement en place.

Jouer sur les mots pour rassurer ceux qui ne veulent pas manifester

En parlant de « relance économique » de « réduction du fardeau fiscal » , plutôt que de coupures, on leurre une partie du peuple qui espère qu’on lui dise les bons mots, ceux qui rassurent, ceux qui sonnent comme autant de promesses de lendemains meilleurs. Par ailleurs, si on lit quelques définitions de ce qu’est une politique de relance économique, parmi les tactiques qu’elle englobe habituellement, on cite des investissements dans les budgets publics et une pression pour maintenir les taux de crédit bas dans les institutions bancaires. Bref, des mesures qui permettent de développer l’entrepreneuriat et de «sécuriser» les citoyens. Les économistes dans la salle me corrigeront au besoin, mais c’est le contraire que j’observe en ce moment.

Dans le sens de cette dérive lexicale, on dira que ne pas augmenter un poste budgétaire, ce n’est pas couper puisque les sommes restent les mêmes… Les commentateurs peu formés dans les questions d’états financiers le répéteront à satiété. Pourtant, la population du Québec augmentant à chaque année, le coût de la vie aussi, il paraît clair que lorsque le poste budgétaire destiné à un secteur de services n’est pas augmenté, ce ne sera pas long que les services en question seront diminués. Je pourrais continuer ainsi longtemps sur le lexique créatif du gouvernement, mais les conseillers auront eu le temps d’inventer de nouvelles significations aux expressions existantes avant que je ne finisse ce billet de blogue.

Arrêter de regarder le petit travailleur bien rémunéré et penser collectivement

Quant à ce discours sur les citoyens fatigués de payer pour les travailleurs mieux nantis – ceux qui ont des assurances et des régimes de retraite – il faut réfléchir autrement qu’avec la frustration comme guide. Le jour où tous les travailleurs syndiqués auront perdu leurs avantages, les conditions de travail des travailleurs non-syndiqués n’augmenteront pas, bien au contraire : sans ce contrepoids et l’ombre des syndicats dans le décor, il y a fort à parier que les conditions de tous les travailleurs diminueront.

Alors, au lieu de rester focaliser sur l’idée d’enlever à ceux qui ont un filet de sécurité sociale minimal − qui devrait être l’apanage de tous − il faut regarder plus haut, vers ceux qui travaillent fort pour déréglementer le marché du travail, afin de faire plus de profits au détriments des travailleurs … Aller, acceptez donc que vous faites parti du 99 %.

Photo tirée de l’article de Radio-Canada : Des groupes sociaux promettent une semaine chaude au gouvernement

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One Comment

  1. « …le Québec n’appartient pas au Parti Libéral… » Je trouve que ce commentaire s’applique – de façon intégrale et dans toute sa flamboyance – aux syndicats et au Parti Québécois dont toutes les lignes de communication se targuent de représenter « Les Québécois ». « Les Québécois n’accepteront pas, monsieur le ministre… »! On se rappelle aussi des discours partisans de Pauline Marois qui commençaient par « Les Québécois… » Abusif.

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