Comment j’ai appris le mot « pénispliquer » avant même sa création

Je suis une femme ou une fille, dites comme vous voulez, j’m’en sacre un peu. Je ne suis plus très jeune, mais pas encore vieille non plus. Disons que je me souviens bien des années 80, parce que j’étais alors au secondaire. Pis toi? En tous cas, ça a son importance, surtout sur la somme des années passées, tsé le millage, mais une importance relative comme on dit. On n’arrête jamais d’apprendre, à moins d’être bouché, alors j’ai appris il y a quelque mois, par de jeunes féministes, l’existence du mot « mansplaining ». Puis, une fille s’est présentée à la radio avec l’équivalent français, «pénispliquer». J’ai bien ri, mais je n’avais jamais eu besoin d’un mot avant pour définir cette sensation de honte et de colère, tsé quand comme seule fille dans une équipe et seule spécialiste du Web, tu te fais dire par des gars qui n’ont jamais eu de compte Facebook ou vu le « backend» d’un site Web, qu’ils ont lu quelque part ce qu’il fallait faire (et qui est bien évidement le contraire de ce que tu viens de présenter). Si tu réponds avec un peu de sarcasme, «hou, t’es crinquée», si tu ne réponds pas, c’est, «ahan, t’es pas capable de répondre». Les gars ne sont pas tous comme ça, souvent quand je venais de me faire remettre à ma place, un collègue m’apportait un petit café, avec un sourire gêné. Faque, embarquez, vous allez voir qu’être une fille crinquée, ce n’est pas de tout repos…

Ne pas se fier aux apparences : le gros pinch ne fait pas le macho

Je devais être au début de ma trentaine, on m’engageait alors à contrat pour faire des relations de presse, parce que j’avais le tour de faire parler de mes dossiers. Chu de même, je comprends la mécanique et une fois que je l’ai comprise bien j’aime la remonter autrement (oui, j’aime aussi le dire quand je fais un truc plutôt bien, un gros défaut, je sais). Souvent ça marche. En réunion, quand je donnais mon point de vue sur un dossier, je me faisais souvent rembarrer sans raison, par un grand patron tout sourire, de gauche pis toute la patente. Pourtant, ensuite il utilisait mes conseils et obtenait des résultats. Un autre patron, en apparence macho, moustachu, char sport pis toute, lui, valorisait toujours mon apport et même lorsqu’on échangeait sans être d’accord, il me remerciait ensuite d’avoir expliqué mon point de vue. Quand nous avons abordé la question du patron qui me rembarrait, il m’a dit, « que le gars n’aimait pas se faire dire comment les choses devraient se passer par une petite jeune ». Pourtant, les conseillers masculins étaient presque tous plus jeunes que moi. En tous cas, c’est tu ça du pénisplicage? De kessé que j’en sais.

Le statut d’expert s’accorde rarement au féminin

J’étais cadre dans une organisation où aucune femme n’occupait de poste de direction, aussi bien dire que j’étais plafonnée, mais en tous cas. Pourtant pas dans un secteur d’activité traditionnellement réservé aux hommes. Enfin. Mon patron avait pris cette habitude un peu embêtante de me demander de prendre la parole pour me couper au milieu de ma deuxième phrase et passer à autre chose comme si je n’existais plus. Je le gossais, je pense. Quand il me parlait, il regardait à côté de moi. Il faut dire que je parlais de stratégies RP et médias sociaux, des affaires qui n’existent pas. Peu avant que je me me pousse, dans une réunion, un nouvel employé nommé d’office par le patron, un bon ami à lui quoi, m’a interrompu (je m’y étais habituée) tandis que je présentais mes résultats trimestrielles en disant, « les médias sociaux… c’est de la petite garnotte », tout en faisant un beau geste dramatique d’égrener ladite garnotte entre ses doigts. Ils ont bien ri lui et patron et je n’ai pas fini ma présentation. Aux dernières nouvelles, Garnotte, comme j’aime l’appeler depuis cet incident, essayait de se rebrander en stratège numérique. On est tous un peu des stratèges numériques, non?

Facebook sur un téléphone c’est trop petit on peut pas voir les pubs

Alors là, j’ai eu la totale dans ce milieu de travail. On m’a affublée de quolibets, « Manitou des réseaux sociaux », « Grande Dame de Radio-Canada » utilisés ironiquement par les « gars » qui avaient refusé de mettre à jour leur expertise (et une adjointe qui voulait monter en grade).  Un jour, plusieurs mois après mon arrivée, on me convie à une réunion pour amorcer une meilleure collaboration avec mon vis-à-vis en communication, celui qui m’avait débaptisée et fait intéressant, sacrait après moi (mais mon patron disait que c’était sa personnalité). J’étais la seule femme avec quatre hommes. J’avais soumis un plan de travail tel que demandé, mon collègue non. La plus grande part de la réunion a servi à mon collègue, appuyé par un des patrons, à critiquer le travail que j’avais soumis. Je parlais dans mon plan de publicités Facebook, c’est avec grande satisfaction que le grand patron m’a dit, « des pubs Facebook, tu ris-tu, le site est tellement petit sur mon téléphone, on les verra jamais ». Il a jeté un coup d’oeil narquois à mon collègue, z’étaient bien contents. Je lui ai dit sans émotion, «c’est parce que tu n’as pas l’application mobile de Facebook, tu accèdes par ton navigateur… ». Faut pas faire ça je sais, on doit juste ne pas s’en occuper. Il a rougi, je crois qu’il ne savait pas qu’il fallait une application sur un téléphone pour ces affaires-là. L’autre patron sur place, n’a rien dit en ma faveur, il regardait ses papiers, pis sans trop me regarder, il a dit qu’on poursuivrait une autre fois. À la sortie de la réunion, mon collègue a été vu remerciant mon patron d’avoir pris pour lui (contre quoi, le bon sens?). J’avais un peu envie de pleurer, je suis aller vomir aux toilettes, le quatrième membre de la réunion est venu me porter un bon petit café. J’ai vomi souvent dans cette job, quelques années en fait.

Mes menstrues pis ton complexe d’infériorité

Tout le monde apprécie la transparence, mais en théorie seulement. J’étais à cette époque recherchiste et pour une raison que je ne peux attribuer qu’à une certaine insécurité, ti-boss au lieu de s’en réjouir, n’aimait pas que je travaille trop fort. Ça le rendait insécure, il se mettait alors à travailler les soirs et les week-ends, à modifier le travail des autres pour montrer qu’il en faisait plus. Le jour où je lui demandé pourquoi il ne me disait pas ce qu’il voulait au lieu de « taponner » dans mes dossiers, il s’est un peu fâché. Me suis un peu fâchée aussi (de quel droit me direz-vous?) en demandant qu’on se parle mieux que ça. Il a dit très fort, « coudonc c’est quoi ton problème, t’es tu dans ta semaine?». J’ai mis un petit bout à comprendre qu’il parlait de mes menstruations… Je suis vraiment bête des fois. J’ai essayé de dire que c’était inacceptable comme commentaire, mais ça l’air que trouver des choses inacceptables ce n’est pas de mon ressort. Ensuite, il m’a envoyé un mail un peu raide où il disait entre autre être « écoeuré d’avoir à mettre des gants blancs pour me parler ». Oh, désolée monsieur, mais allez-y donc comme à la ferme (sur un ton de Castafiore s.v.p.). Quand nous nous sommes retrouvés devant nos patrons à cause de ce désaccord sur la façon de se parler (to yell or not to yell), j’étais encore la seule fille. Tiboss faisait le piteux pitou que j’avais torturé avec mes pouvoirs de femme, parce que je fais ça, ç’a l’air, les boss étaient un peu tristes pour lui. «Un bon diable dans le fond, une peu carré », mais tsé.  Ils ont passé presque toute la rencontre à lui dire que ça allait aller, que tout était ok. Je les regardais et je ne voyais pas où on s’en allait. Étrangement me direz-vous, ça n’a pas amélioré la collaboration. Me suis écoeurée et j’ai démissionné quelques semaines plus tard, grand boss refusait d’y croire, « voyons, prends sur toi, fais ton travail..» m’a-t-il d’un ton impatient.

femmecarpetteCh’t’une femme pas une carpette, googlez bout de ciarge!

Je m’arrête ici, je ne suis même encore arrivée en 2015, avec mes histoires et j’ai volontairement sauté tous les autres malaises quand on me disait d’éviter un tel ou tel autre et de ne pas me retrouver seule avec lui, parce qu’il était chaud lapin ou des patentes de même. Oui, ça se dit encore ces affaires-là. Mais bon, j’étais vraiment jeune dans ce temps-là (quoique ça n’a pas changé au contraire), c’est au moins une chose que je n’ai plus à craindre : y’a pas de fun à harceler sexuellement une femme affirmée, alors kessé qu’on ferait bien? Ah, oui, remets en question sa censée expertise à tout bout de champs, ça va la calmer.