Entrées de March 2006

30 March, 2006

Le projet Andersen de Robert Lepage

J’’ai vu cette semaine, la plus récente création solo de Robert Lepage, Le projet Andersen. Lepage y joue successivement Frédéric Lapointe, créateur québécois invité par l’Opéra de Paris, le directeur artistique de l’’Opéra de Paris de La Gambretière et Rachid le concierge magrébin de l’’immeuble où habite Lapointe.

Le spectacle s’’ouvre avec Lapointe qui doit annuler sa première à Paris en raison d’’une grève, il propose donc au public de lui raconter une histoire. Retour en-arrière, Lapointe arrive à Paris et on apprend rapidement qu’’il vit un échec amoureux – un thème récurrent dans les solos de Lepage – et se sent dépassé par le mandat qu’’on lui a confié. Le personnage trace, sans le vouloir, des parallèles entre son sujet d’’étude et sa propre vie. Ce qui force la comparaison avec d’autres solos de Lepage.

Ainsi, dans le spectacle solo Les aiguilles et l’’opium les vis-à-vis du créateur étaient Miles Davis et Jean Cocteau, de quoi décoller littéralement et inspirer Lepage. Dans La Face cachée de la Lune, ce qui tenait lieu de toile de fond était la découverte de l’’espace, un sujet qui avait infusé à Lepage de touchantes observations sur les conquêtes américaine et russe des cieux. Dans Le projet Andersen, on le sent moins captivé par la matière des contes. Les parallèles sont conséquemment plus simplistes. Plutôt que l’’opium ou la quête du cosmos ce qui nourrit ici le récit ce sont les contes et leurs métaphores sexuelles. Nos personnages se trouvent donc dans un univers sombre asservi au porno. Si la psychanalyse fait état de façon assez élaborée de la métaphore sexuelle dans les contes, les contes de l’’Ombre et de la Dryade, qu’on nous présente dans ce récit, illustrent plutôt le déracinement et l’ambition, des thèmes souvent présents chez Lepage, mais ici un peu moins étayés. Le lien avec la sexualité est ténu et tout juste évoqué par Frédéric Lapointe dans une présentation de son travail. Or, tout au long du spectacle, j’’avais l’impression que le créateur n’avait pas été aussi inspiré par Andersen que par ses sujets précédents. Pour faire le lien entre la part sombre de l’individu, l’ambition du Québécois qui monte à Paris (comme la Dryade) et l’omniprésence du sexe, il manquait quelques éléments.

Les dispositifs techniques que Lepage utilise habituellement avec une créativité qui relève de la prestidigitation m’’ont aussi moins impressionnée. Par exemple, pour évoquer les décors on utilisait souvent des projections en réalité virtuelle où le créateur avait l’’air perdu. Disons, que je préfère nettement un certain low-tech à faire rêver qu’’un dispositif plus high-tech qui frôle la facilité. Ce que j’’aime habituellement dans les solos de Lepage, c’’est de le voir empiler deux ou trois objets du quotidien pour évoquer tout un univers. La projection plein-écran est à ce titre un peu trop prosaïque. C’’est sûrement pourquoi à mon avis, les versions filmées des spectacles de Lepage sont des œoeuvres distinctes qui ne peuvent transmettrent à l’’écran l’’émotion du « fait main » de la scène.

Enfin, pour ceux qui voyaient une création solo de Lepage pour la première fois (dont mes deux acolytes), l’’expérience a été transcendante. Je ne cracherai donc pas dans la soupe, puisque Lepage demeure un créateur d’’exception, capable de captiver le public avec sa parole au débit rapide et les liens qu’’il tisse entre un éventail de phénomènes de société. Le premier discours de La Gambretière est à ce propos fort éloquent : on ne peut que rire de la caricature de ce Parisien qui explique tout par des rapports politiques superficiels et énonce des préjugés énormes sans sourciller ou prendre son souffle… Mais Lepage, c’est aussi ça : une parole personnelle et un discours amusé, voir critique sur le milieu des arts.

La tournée du Projet Andersen.

28 March, 2006

Cette vague idée qu’on me lit…

Quoique les pensées que j’exprime ici n’aient rien de bien secret, j’oublie parfois que tous peuvent me lire, même ceux que je critique. Dans les derniers mois cela m’a été rappelé quelques fois, dont par un certain Jeff Fillion, puis tout récemment par Jean Barbe. Barbe a été succint et n’y est allé que d’un merci pour les bons mots que j’avais ici publiés au sujet de son livre Comment devenir un ange. Je réfléchis souvent à ce phénomène auquel je participe, soit le blogue. Je comprends depuis quelque temps que mon lectorat (merci outils statistiques) n’est pas constitué nécessairement de blogueurs. Par ailleurs, les commentaires que je reçois sont rarement signés par des gens de la communauté, mais plutôt par des gens intéressés aux questions que j’aborde ou par des spécialistes qui souhaitent ajouter à mon propos. De plus, presque la moitié des lecteurs qui visitent mon blogue proviennent d’autres pays francophones, dont la France et la Belgique. Il y a une question de circonstances : j’ai parlé du journalisme citoyen en France, mais d’autres cas sont plus fortuits. Je n’ai pas encore analysé suffisamment la question pour comprendre la signification profonde de ces quelques faits, mais j’y travaille…

28 March, 2006

La grève des enseignants en Ontario : les profs temps partiels réfléchissent

J’ai repris le chemin du collège ce matin pour rencontrer mes étudiants du programme de journalisme. Comme moi, ils étaient bien heureux de pouvoir reprendre les cours et d’apprendre qu’ils ne termineraient pas plus tard. Pour moi, cela veut dire de dispenser la matière de sept cours en cinq et pour eux de se remettre dans le bain après trois semaines de congé. Je dois avouer que tout ce bruit autour de la grève m’a laissée pensive. Je me suis demandée comment il était justifiable qu’il existe une si grande disparité entre les salaires des professeurs permanents et ceux des professeurs temporaires. C’est d’autant plus choquant que beaucoup des temporaires ont une solide expérience professionnelle du domaine qu’ils enseignent. C’est une valeur ajoutée pour les étudiants et devrait l’être aussi par les institutions. Un collègue de la Cité que je n’ai jamais rencontré, Michaël Dumoulin, a commenté la chose dans une lettre au quotidien Le Droit. Ce qui est déplorable, c’est que les collèges ne pourraient pas fonctionner sans les professeurs temporaires, mais cela ne semble pas améliorer leurs conditions d’embauche pour autant…

26 March, 2006

Fin de la grève des collèges de l’Ontario

Selon le peu d’information que j’ai eu, la grève des collèges de l’Ontario est terminée et le retour au boulot est prévu pour demain. Cela dit, à la Cité collégiale, où j’enseigne, les cours reprennent le mardi 28 mars. Comme les ententes contractuelles avec les professeurs temporaires ont été coupées dès le déclenchements de la grève, j’espère qu’on nous fera signe…

23 March, 2006

Journal Mir

Si vous n’avez pas encore commencé à lire le Journal Mir en ligne, vous n’êtes pas dans le coup ! Alors remédiez à cette situation en vous abonnant . Cette publication gratuite - avec un bon vendeur de pub on va assez loin - vous offre les points de vue de gens comme François Avard (créateur des Bougon), Josée Legault et de collaborateurs des régions du Québec. Michel Brûlé, éditeur à la tête des Intouchables et de Lanctôt, est le fondateur de ce projet. Brûlé, souverainiste convaincu et russophile avoué, brasse pas mal d’affaires, il a même ouvert récemment un bar où ne joue que de la musique francophone. Je ne sais pas comment il tient tout cela à bout de bras, mais sa contribution à la culture est assurément intéressante.

Voici un petit extrait du texte de François Avard publié cette semaine :

Nous vivons dans un régime dit « démocratique ». Nous avons le droit de nous plaindre. Même que, dans mon pays, si tu ne te plains pas du gouvernement, tu es suspect. Car les seuls qui trouvent leur compte dans ce régime sont ceux qui en tirent profit. Et ils ne s’en plaignent pas.

21 March, 2006

Blogue et journalisme

Tandis que j’ai souvent l’impression que de discuter du phénomène des blogues c’est être deux guerres en retard, certains journalistes présentent encore la chose comme la saveur du mois. Martine, de ni.vu.ni.connu, s’étonne de ce clivage entre le monde des médias traditionnels et celui des nouveaux médias. Il y a de quoi.

Pour ma part, je suis encore surprise de constater que plusieurs journalistes ne semblent pas encore familiers avec la recherche Internet. Je ne tire pas ici de conclusion rapide sur une ou deux erreurs d’inattention puisées à même les médias. Après avoir travaillé quelques années à titre de relationniste, je n’ai jamais eu l’impression d’une nette progression en ce domaine. Encore en 2004, il n’était pas rare que je dusse envoyer par courriel à un journaliste une série d’hyperliens corroborant la pertinence d’un sujet. Cette recherche aurait dû incomber aux journalistes, mais je le faisais pour voir l’info de mon organisation publiée. Si certains pigistes ou journalistes d’enquête écumaient allègrement le Net, d’autres ne semblaient pas intéressés à utiliser cette ressource pour vérifier une information ou même l’orthographe d’un nom. Et ne me dites pas que les jeunes sont nés avec un clavier entre les pattes, l’âge n’est pas le principal facteur. Parce que peu importe de quelle génération est le journaliste, pour plusieurs, la recherche, c’est encore de décrocher le téléphone pour demander à quelqu’un des renseignements.

Cela dit, comme le métier de journaliste est fondé essentiellement sur la captation et la transmission d’information, nous pouvons en être surpris. Mais ils ne sont pas les seuls professionnels à attendre un signe divin pour croire à la révolution de l’information. J’ai vu la même chose chez certains collègues de la fonction publique - en communication dois-je le préciser - et dans bien d’autres domaines.

20 March, 2006

Quenelle de fromage farcie aux antibiotiques

Afin que ma choupette préférée absorbe sa dose d’antiobio quotidienne (post chirurgie) j’ai développé une méthode que je croyais particulièrement brillante et rusée. Mlle Jordie adore le fromage, or je prends un bout de cheddar dans lequel je fais un trou, puis j’y insère une capsule. Jordie mange le fromage sans trop mâcher et l’antibio est avalé en un clin d’oeil. Aujourd’hui, au jour trois de la prescription, je m’approche du flacon d’antibio, je décapsule et je sors la dose du matin. Voilà que Jordie se met à faire des cabrioles, à s’asseoir, à saliver… Pourtant le fromage n’était pas encore sorti du frigo. J’ai alors compris que la puce n’est pas dupe, elle sait bien que je fourre ses cubes de fromages avec un truc pas habituel… Mais, elle a aussi compris que pour cacher ce que je veux lui faire ingérer, je dois lui donner des portions de fromage plus grosses… Et ça, elle aime ça ! Pas folle la bestiole !

19 March, 2006

L’oestrus de Mlle Jordie



Mlle Jordie, originally uploaded by Nadia 07.

Que d’émotions, mademoiselle Jordie est passée sous le bistouri hier, tôt en matinée. Jeudi, elle nous a flanqué une trouille incroyable lors de ce qui ressemblait à une petite crise d’épilespsie. Je dis petite, parce que le vétérinaire nous a expliqué que cela pouvait être beaucoup plus grave que ce que nous avions vu. Pour faire une histoire courte, le vétérinaire a recommandé une hystérectomie le lendemain afin de faire baisser le stress et les taux d’hormones de la petite. Elle et moi jouons donc aux filles malades, je lui fais des petits repas d’hôpital, elle me tyrannise un peu… Et M. cuisine pour moi et achète des fleurs pour nous deux!

18 March, 2006

Journalisme citoyen en France

Christophe Gréber qui était poursuivi par la mairie de Puteaux, sa ville, pour avoir repris et commenté un article du Parisien, comme il est coutume pour beaucoup de blogueurs a été libéré des charges qui pesaient contre lui. Il fallait s’y attendre, mais la mairie compte en appeler de cette décision. Ce qui est intéressant dans l’histoire qui oppose Gréber à la maire de Puteaux, c’est la méconnaissance évidente qu’a la municipalité du monde des nouveaux médias. Enfin, comme le Québec a un code civil fondé sur le code Napoléon - donc le droit civil français - j’ose espérer que ce genre de poursuite frivole ne saurait être possible en sol québécois.

16 March, 2006

De bonnes nouvelles

Nous sommes de plus en plus préoccupés par notre santé et souvent les opinions sur le vin sont contradictoires : un verre rouge pour de bonnes artères, mais un peu trop et vous endommagez votre foie… Une chercheure de l’université Laval a découvert que les polyphénols contenus dans le vin rouge réduisent la destruction des tissus des gencives associée à certaines maladies parodentales. Allons un petit coup de rouge, c’est bon pour les dents !

12 March, 2006

La grève des profs en Ontario

Le syndicat des professeurs des collèges de l’Ontario a déclenché la grève le 7 mars et selon l’info officielle, cela se poursuivra encore un bout. Je suis professeure dans un collège francophone d’Ottawa et malgré mes inquiétudes quant à mes étudiants - je prends leur réussite très au sérieux - je comprends les demandes du syndicat.

À l’automne, j’avais sous ma responsabilité cinq classes pour un total de 167 étudiants. Un des groupes appartenait à un programme spécialisé et ne comptait qu’une vingtaine d’étudiants… Faites le calcul : mes autres groupes comptaient 35 étudiants ou plus. Imaginez maintenant la correction des textes, des examens et le soutien individuel. Comme beaucoup de mes collègues, j’étais débordée et les quelques heures de disponibilité payables chaque semaine aux profs non permanents ne couvraient jamais le temps consacré aux étudiants.

La qualité de l’enseignement va de pair avec le temps que les professeurs peuvent consacrer aux étudiants et à la recherche pédagogique. Chaque session, les collèges engagent des professeurs “temps partiel”, qui en raison de la charge de travail iront souvent chercher ailleurs un emploi 9 à 5 moins exigeant. C’est donc une expertise qui se perd, en plus d’ajouter à la tâche des gens en place qui doivent soutenir de nouveaux profs à toutes les sessions.

On peut dire ce que l’on veut des vacances et congés associés à la profession, mais chaque cours de trois heures entraîne une dépense d’énergie équivalente à une journée au bureau et cela n’inclut pas le temps que le professeur met pour adapter son contenu de cours. Devant une classe, on ne peut pas rêvasser, appeler ses amis, surfer sur Internet, il faut être présent et animer le groupe. Il faut donc aimer rencontrer ses groupes chaque semaine, organiser son horaire de travail et apprendre de nouvelles choses.

S’ils gagnent correctement leur vie, ce n’est sûrement pas le salaire qui tient les profs en poste… J’ai connu des domaines d’emploi où les salaires étaient parfois plus élevés et les responsabilités moindres.

9 March, 2006

Laissez-les vous raconter des histoires

Mes deux derniers commentaires me semblaient plutôt pessimistes et c’est parce qu’ils l’étaient. Mais, si tout le reste n’est que littérature, nous avons la chance d’avoir de fort beaux textes pour transformer le monde. J’ai lu tout récemment le recueil de nouvelles de Marie Hélène Poitras, La mort de Mignonne et autres histoires et le roman de Jean Barbe, Comment devenir un ange.

Les 12 histoires de Marie Hélène Poitras sont un peu comme des fables où se croisent humains et animaux et où ils partagent souvent des sorts semblables. Même brisés, abimés ou impuissants devant leur triste vie, ceux qui continuent, essaient de trouver un quelconque soulagement là où ils le peuvent. Sauf que si les animaux souffrent comme les humains, “Les animaux ne savent pas”, écrit laconiquement Poitras au sujet de cette jument blonde qui partage le deuil d’une jeune fille dans “Nan sans Réal”. En lisant les textes de Marie Hélène on a parfois l’impression que ses mots sont comme un baume sur la souffrance de ses personnages, notre lecture un hommage respectueux. Tiens, en lisant la nouvelle “La mort de Mignonne”, cette beauté dans la mort et la souffrance m’a rappeler le choc qu’on a lorsqu’on lit une première fois Le dormeur du val de Rimbaud. Je divague peut-être, mais si peu. Bref, la plume est énergique, le style rapide et les histoires vous laisseront pantois. Publié chez Triptyque en 2005.

Je n’aurais jamais cru que le Jean Barbe de la téloche et des hebdos culturels deviendrait un écrivain accompli. En fait qui l’aurait cru. Comment devenir un ange est le récit captivant de quelque vingt années de la vie de François, journaliste, résident d’un Plateau pré-gentrification. Dès ses premières armes en journalisme jusqu’à son déchantement de la profession, François trouvera sur sa route Victor Lazarre (comme l’hasard), gourou malgré lui, qui exacerbe la spiritualité de chacun. Dans ce roman tout arrive pour une raison. Les personnages de Barbe sont attachants, le récit nous surprend et l’écriture est fluide. En fait, le style est presque journalistique, mais quand, en de rares moments, Barbe fait un peu trop d’effet cela détonne un peu. Cela dit, la sensibilité et l’intelligence du récit rattape le tout. Enfin, si vous êtes du genre à snober les “petites vedettes” devenus écrivains, faites une exception, parce que Barbe est sans contre-dit un écrivain! Publié chez Léméac - dont les livres sont de si beaux objets - en 2005.