Entrées de August 2006

12 August, 2006

La discrimination contre les fumeurs discutée dans l’Union Européenne

Après qu’une petite compagnie irlandaise eut mis en ligne une offre de recrutement d’où elle excluait sciemment les fumeurs, la Commission Européenne s’est penchée sur la question de la discrimination. Elle a conclut que les clauses anti-discrimination s’appliquait sur le sexe, la race, le groupe ethnique, mais pas sur des habitudes telle que le tabagisme. Un article de Chem Assayag sur Agoravox.fr questionne la régulation sociale et l’intervention dans la sphère privée.

Plus sérieusement l’interprétation de la Commission est très inquiétante : soit elle s’est réfugiée derrière la lettre des textes au risque d’affaiblir grandement une cause juste qui est celle de la non-discrimination et en autorisant implicitement de nombreux dérapages, soit au nom du combat anti-tabac elle impose une vision jusqu’au boutiste du monde du travail et de la régulation sociale. On peut en effet comprendre que sur le lieu de travail fumer soit interdit mais en étendant l’interdit à la sphère privée - si je suis fumeur chez moi je suis aussi visé - on instaure une confusion très préoccupante.

11 August, 2006

Petites flammes dans la nuit

J’ai commencé à lire Dolce Agonia de Nancy Huston. Cela me prendra sûrement un certain temps avant que je ne le finisse, car ce roman me bouleverse tant que je dois arrêter après la mort de chaque personnage… Parce que le narrateur nous présente une série de personnages d’âges divers, de milieux différents qui un soir d’Action de grâce se réunissent tous chez Sean Farrell, un professeur d’université dans la cinquantaine. Le récit s’ouvre avec Le prologue au ciel où le narrateur, nul autre qu’un certain créateur, nous explique qui sont ces personnages que nous rencontrerons et pourquoi il a choisi de nous raconter leurs histoires. À mesure que le récit de la soirée progresse, nous découvrons un à un les amis de Sean, ses anciennes flammes, leurs nouveaux conjoints et les gens qui gravitent autour de lui. Chaque fois que nous changeons de chapitre, le créateur prend un moment pour nous raconter la fin du personnage que nous venons de découvrir…

Je vous offre en guise d’apéritif la réflexion d’Aron, le boulanger, dit le vieux sage, sur la religion :

(Bien qu’athée, il a toujours pensé qu’il y avait quelque chose de magnifique dans la préparation des mets selon des lois sacrées, leur bénédiction par le rabbin – les vaches et moutons abattus comme ceci, le blé moulu comme cela, pour rester en accord avec le Très-Haut. Sa femme Nicole, née catholique dans l’île de Groix en Bretagne et convertie aux idéaux communistes par ses études de philosophie à la Sorbonne dans les années trente, n’avait jamais compris le respect que témoignait Aron pour les rituels religieux. Elle-même n’y voyait que salmigondis et charabia, une ruse pour distraire les pauvres des réalités de leur souffrance. « Mais quel mal y a-t-il à cela? lui demandait Aron. Tous les esprits humains, et pas seulement ceux des opprimés, ont besoin de décoller du réel de temps à autre… Faut-il priver le prolétariat de son unique bonheur : sa capacité de léviter, de sacraliser son existence? » Aron lui-même n’a jamais oublié la magie de cet instant où, chaque vendredi soir, il regardait sa mère allumer les bougies…)

Nancy Huston, Dolce Agonia, page 62.

3 August, 2006

Grandmaison, Jungen et Roy-Bois : les illusionnistes au MACM

Je suis passée en coup de vent à Montréal – d’où, sûrement les orages qui ont marqué mon séjour de 24 h – question de visiter la bibliothèque de l’UQAM et de faire un saut au MAC. J’y allais pour voir les œuvres Brian Jungen, Pascal Grandmaison et Samuel Roy-Bois. J’avais écrit pour Voir et un centre d’artistes de Québec sur une installation de ce dernier, j’étais donc curieuse de côtoyer encore son travail.

Parlons un peu de Jungen. Son nom révèle en quelque sorte l’envers de son œuvre, puisqu’il est né en Colombie-Britannique d’un père suisse et d’une mère amérindienne. À première vue, ses œuvres semblent des pièces d’artisanat traditionnel ou des artefacts d’histoire naturelle : on voit d’abord des squelettes de cétacés, des masques rituels amérindiens et des sculptures aux formes organiques. En fait, les gigantesques squelettes suspendus au plafond sont composés de retailles de chaises de patio en plastique blanc assemblées pour évoquer la forme des mammifères marins. De la même façon, lorsqu’on regarde les masques de plus près, on constate qu’ils s’inspirent des objets de rites amérindiens, mais ils tiennent aussi de la culture populaire (le casque de Dart Vader est du lot) et ils doivent leurs couleurs aux chaussures Nike Jordan à partir desquelles ils sont réalisés. Ces masques font partie d’une série intitulée, Prototype for New Understanding, ce qui met en contexte ce travail intrigant.

Pour lier le tout, une série qui met en lien la culture familiale de Jungen et sa culture acquise : soit des « igloos » fait à partir des boîtes d’espadrilles Nike et des sculptures réalisées avec des ballons de soccer. En se réappropriant ainsi la culture populaire pour l’intégrer à son héritage, Jungen fait figure de prestidigitateur. Or, les « prototypes pour un nouvel entendement » et les squelettes de plastique valent à eux seuls le déplacement. Mais le Musée avait encore pour nous les œuvres de deux autres jeunes illusionnistes à nous proposer : Grandmaison et Roy-Bois.

Pascal Grandmaison travaille la photo, souvent le portrait ou le détail de la trace humaine avec une rigueur presque scientifique. Dans chaque salle qui lui est consacrée les œuvres semblent témoigner d’une expérience esthétique à laquelle s’est livré l’artiste et pour laquelle les photos ou la vidéo sont le « constat ». Comme il s’agit d’art, les résultats ne sont jamais finaux et se renouvellent plutôt avec chaque expérience. Parmi ces expériences, Verre présente des portraits pris à travers un verre porté par chaque sujet, Ouverture offre la silhouette de la tête des sujets photographiés de dos et Upside land met en scène le détail de la semelle d’une chaussure de course proposée comme un horizon inversé.

Chaque série d’œuvres, tout comme les vidéos Air et Diamant, peut être appréhendée selon deux points de vue : soit la valeur esthétique des silhouettes humaines et des détails photographiés toujours sur fond blanc ou encore pour l’intérêt de la recherche et du questionnement artistique présenté dans chaque série.

En ce sens, la pièce vidéo Air, associée à Upside land, semble faire le pont entre les différentes œuvres de l’exposition. On y voit le relief d’un ventre cadré horizontalement qui se soulève à chaque respiration créant une ligne d’horizon velue et mouvante sur fond blanc. « Air », comme les chaussures sports (peut-être celles qui s’offraient dans leurs détails intimes plus tôt), peut nous faire porter un regard différent sur les silhouettes que l’on voit dans la série de photos Ouverture ou les portraits de Verre créant un lien avec le monde de l’image largement exploité par la publicité.

De ce tout cohérent se dégage une esthétique épurée très actuelle, à la fois liée au formalisme et évoquant les lignes recherchées et minimalistes des marques de consommation telle que Mac. Bref, c’est une œuvre qui intrigue et qui demande qu’on revienne sur nos pas et revoie certaines pièces en apparence uniquement esthétique pour bien la saisir.

Et maintenant, Samuel Roy-Bois, avec son « Improbable et ridicule » installation. Roy-Bois a une fascination pour l’architecture et pour les constructions humaines que l’on fabrique depuis l’enfance, de la cabane faite de rebuts aux tours d’habitation où s’empilent comme autant de clapiers les espaces personnels humains. Il donne le ton en incluant dans le parcours du visiteur deux esquisses tracées méticuleusement sur papier représentant des tours d’habitation auxquelles répondent les deux installations Ghettos et Satellites.

L’œuvre Satellites impressionne par son échelle, puisqu’il s’agit de deux habitacles « une-pièce » qui, comme les manèges de notre enfance, pivotent lentement sur eux-mêmes en se déplaçant sur un axe giratoire. Tels deux satellites d’une même planète, les habitacles se déplacent, se trouvant ainsi comparés dans leurs navrantes et banales similitudes : mêmes intérieurs aux murs presque finis, tapis gris et luminaires sans âme, même surface extérieure sans revêtement révélant l’isolant rose et les structures de bois.

Dans l’autre salle, on découvre Ghetto, une cabine munie de fenêtres desquelles on peut voir l’intérieur entièrement occupé par un lit double vêtu modestement de draps blancs et d’une couverture grise. Une porte permet d’entrer dans la cabine et à en juger par les traces de doigts autour de la poignée, plusieurs visiteurs se sont livrés au jeu. Ghetto fait penser aux quartiers improvisés à l’aide de matériaux de fortune qui surgissent autour des grandes villes comme Toronto où l’habitation à prix modique est de plus en plus un luxe.

L’ensemble « Improbable et ridicule » est on ne peut plus probable et révèle cette solitude inhérente aux grands complexes d’habitation anonymes, où dans chaque logis semblable à l’autre se déroulent des vies différentes qui ne se rencontreront vraisemblablement jamais. Ainsi, la cabine de Ghetto rappelle que les petits espaces que l’on fait sien au cœur de la ville sont à la fois intimes et exposés à l’indifférence de tous. C’est donc une réflexion fort poétique sur la forme de l’habitacle humain qui s’amorce devant le travail de Roy-Bois.

Si la canicule se poursuit à l’extérieur, allez vous rafraîchir les idées dans les musées…

Brian Jungen du 27 mai au 4 septembre 2006

Pascal Grandmaison du 27 mai au 9 octobre

Samuel Roy-Bois: Improbable et ridicule, du 27 mai au 20 août 2006