Entrées classé sous 'Littérature'

22 November, 2004

Miracles en série

Elle tirait d’un sac brodé au petit point une série d’objets qu’on avait utilisés de la mauvaise manière et insérés de manière criminelle entre des pages propres et fraîches : une plume de geai bleu, une feuille de chêne, le dessus d’une pochette d’allumettes, une craie de couleur et, une fois, « une fois les enfants », une tranche de bacon.

Une tranche de bacon. Dans l’esprit de Frances, la tranche de bacon était crue, froide et grasse, avec une bande de maigre complètement ridicule. La graisse s’infiltrait dans le papier, une abomination porcine, et ses extrémités s’agitaient à l’extérieur de manière obscène. L’idée était si excitante : quelqu’un, quelqu’un qui avait fréquenté la même école, avait eu le culot, l’idée de marquer les pages d’un livre avec une tranche de bacon. L’existence d’une telle personne et le geste outrageant qu’elle avait posé s’infiltrèrent dans la fièvre qui s’était emparée de Frances depuis qu’elle avait appris à lire, et elle se mit à regarder autour d’elle pour voir ce que le monde avait à offrir.

Extrait de la nouvelle Scènes, tirée du recueil Miracles en série de Carol Shields, publié chez Triptique en 2004, traduit de l’anglais (Various Miracles, 1985) par Benoît Léger.

14 November, 2004

Les Dames du temps jadis

Ce matin, toujours hantée par la parole de “Pol-Nicole” Pelletier, j’ai continué inconsciemment, comme un réflexe, à me remémorer les mots de quelques femmes. Après les références plus cérébrales, comme Mary Wollstonecraft qui publia en 1792 A Vindication of the Rights of Women, je me suis surprise à citer dans ma douche, les cris de Louise Labé, “Où es-tu donc, ô âme bien aimée?”. Puis j’ai relu ces quelques vers de Labé : “Je ne souhaite encore point mourir./ Mais quand je sentirai tarir,/ Ma voix cassée, et ma main impuissante,”, et ce “parler plutôt que mourir” a soudain rayonné.

13 November, 2004

Une parole à soi

Fin de millénaire au Québec, la télé d’État veut réaliser 50 portraits des grands esprits qui ont modelé notre pensée, on y trouve une (seule) femme, Hildegarde de Bingen, abbesse et musicienne du 12e siècle. Pol Pelletier est pressentie pour incarner l’abbesse. De retour de Mexico, ville de pollution et de passion, l’artiste atterrit dans la grisaille montréalaise, dans son Québec calme et propre, si poli, qu’il réagit à peine au 10e anniversaire de de Polytechnique. Ces quelques événements deviennent l’échine du spectacle, « Nicole, c’est moi… », un parcours impressionniste, voire réinventé de l’histoire des femmes.

Le tout se déroule à l’Espace Go, le lieu de tous les commencements, là même où Nicole, devenue Pol, fut une figure de proue du Théâtre expérimental des femmes. Son texte-manifeste à la main, Pol nous raconte ce Québec qui oublie ses auteurs féminins comme ses grandes tragédies, engoncé dans son petit confort et convaincu d’être bien émancipé de son passé catho. Mais une religion ne se perd pas, dit Pelletier, elle reste là, en soi, refoulée, ne demandant qu’à resurgir pour remettre l’ordre. Lorsque la charismatique artiste évoque Polytechnique, comparant cette tuerie aux rituels sacrificiels païens, certains spectateurs se trémoussent sur leur chaise. Ils restent tout de même, captivés, parce que Pol a une façon de dire les choses sans détour, à laquelle on ne peut se soustraire.

Auteurs féminins oubliés, femmes sacrifiées, discours féministes reniés, une question émerge implicitement : que sont les femmes devenues ? Et, ma foi, nous étions quelques-unes (peut-être même quelques-uns) qui avions envie de nous lever pour répondre.

16 August, 2004

Épicure et la vie simple

Petite soirée tranquille du dimanche, je me réservais deux lectures assez légères. D’une part le magazine Simple Tastes, qui nous explique par le menu comment vivre une vie pas trop onéreuse, mais avec grand style. Dans un récent numéro, un article exposait les dessous du langage non verbal. Les spécialistes commentaient cette façon que nous avons parfois de rouler les yeux de façon exagérée, lorsque nous sommes en désaccord et la qualifiait de non verbal très agressif. Je referme le magazine et je me tourne vers autre chose, Les consolations de la philosophie , de Alain de Botton, que je lis à temps partiel depuis quelques semaines. J’en étais au chapitre consacré à Épicure. Avec le nombre de livres de recettes ou de restaurants qui reprennent le nom de ce philosophe pour communiquer leur amour de la bonne chère, ma soirée était presque thématique. Mais le lien était ailleurs. De Botton raconte les péripéties des philosophes avec humour et sur un ton qui tient souvent du potinage. Or, j’ai appris que l’ami Épicure, s’il prônait le plaisir, se contentait de peu pour être heureux. Des légumes, du fromage et de façon très occasionnelle du vin, mais surtout une bonne tablée d’amis pour partager son frugal repas. Cela dit, vu ses écrits, il paraît qu’un des concurrents de l’époque, Diotime le stoïque, avait publié des lettres obscènes qu’il prétendait être de la main d’Épicure. Surprise que nos grands philosophes se livrent à de tels enfantillages, je me suis mise à imaginer la scène suivante… Diotime assiste à une conférence prononcée par Épicure, il se tient bien à la vue, bras croisés dans un air défi, et chaque fois qu’Épicure dit le mot « plaisir », il roule des yeux pour toute la foule! En essayant de raconter la chose à M. je riais tellement que j’en pleurais. Décidément, la philosophie console…

21 July, 2004

I, Robot

Suis allée voir l’adaptation du recueil de nouvelles d’Asimov, Les robots, revue et corrigée par Hollywood et surtout, jouée par Will Smith. Il y a de nombreuses années, j’étais une passionnée d’Asimov, vous dire que je comprenais tout serait une grande exagération, mais en voyant le film, je sentais nettement dans les propos de la psychiatre spécialiste des robots poindre des idées, voire des tirades complètes de la prose d’Asimov. J’ai apprécié le film et au-delà du fait, qu’à mon avis toutes les vedettes hollywoodiennes dénaturent les récits - difficile d’oublier qui est Will Smith ou Tom Cruise dans un film - j’ai passé un bon moment. Un qui a coûté une fortune, mais faut bien que le peuple s’amuse. Cela dit, j’irai relire du Asimov. Il y a un lien indéniable entre la philosophie et la littérature d’anticipation. Après tout, l’une et l’autre essaient de répondre à des questions fondamentales sur ce qui constitue la conscience et ce qui détermine notre destinée.

18 March, 2004

Trois villes, trois taxis

Martine, de Ni vu ni connu suggérais un thème de mars, ou singeries de mars. La demande était pour hier - tiens comme au travail - mais j’y réponds aujourd’hui… Hé ! On est inspiré quand on le peut !

Bruxelles, octobre 1996

Je n’ai jamais vu un système de métro aussi compliqué que celui de Bruxelles : la même ligne, portant le même nom peut aller dans différentes directions, selon quelques détails que j’ai fini par comprendre après trois semaines, mais dont je ne me souviens plus aujourd’hui. C’est ainsi, qu’un soir de semaine, j’ai dû descendre du dernier métro dans un quartier dit « dangereux », à l’opposé de ma destination. Que fait-on alors ? On prend un taxi. J’avais tout juste une dizaine de coins de rues à parcourir et je m’en suis excusé au chauffeur. « Y’a que des petites courses de toutes façon ! », me dit le chauffeur avec un accent d’Afrique du nord. En entendant, mon accent à moi, il s’exclame « Vous êtes Québécoise ! Mon cousin habite là-bas ». Le temps de parcourir mes dix coins de rues et je savais qu’il avait aussi un cousin qui habitait au Mexique, un endroit appelé Mariposa, « Comme un papillon, vous savez… », ajouta-t-il. Et lui aussi avait envie de partir, à Montréal là où on vivait bien. « C’est pas raciste comme ici… », m’a-t-il dit avant que je ne sorte. J’ai bafouillé que je ne savais pas trop, qu’enfin peut-être et je l’ai salué. Mais j’ai soudainement vue la ville d’un autre œil, des petits incidents ont soudainement captés mon attention. Après tout, à cette époque Bruxelles vivait la tourmente de l’affaire Dutroux et lors de la Marche blanche, les communautés culturelles s’étaient soulevées, parce qu’on oubliait toujours de parler de Loubna, la petite Algérienne, elle aussi victime de Dutroux. Mais cela, c’est une autre histoire.

Québec, printemps 2000

La course allait d’un musée à une station de radio, ce devait donc être le printemps. À cette époque, j’étais toujours entre deux rendez-vous. Une minute je tenais la barre d’une émission à la radio et l’autre je courrais chez l’hebdo culturel du canton, ramasser un chèque, deux ou trois communiqués et puis, je me poussais vers une autre destination. La voiture était immense, une grosse américaine rutilante, bleu royal et blanche. L’homme qui la conduisait n’était plus jeune et ses cheveux blanc plus que blanc semblaient être ainsi pour aller avec la voiture. Il avait envie de parler et j’étais réceptive. Il m’a raconté comment il avait fait instruire ses trois fils grâce à ce gagne-pain et il a dit avec fierté, que son plus jeune était maintenant ingénieur. Avant que je sorte, il m’a donné un petit œuf de Pâques en chocolat, vous savez ceux qui sont emballés dans du papier alu coloré. Je ne sais pas pourquoi, mais je l’ai mis dans mon sac, puis à la maison je l’ai posé à côté de mon ordinateur. En 2003, quand j’ai aménagé dans ma première et nouvelle maison, je l’ai retrouvé dans le petit panier à crayons qui traîne toujours sur mon bureau. Je ne l’ai jamais mangé et je ne l’ai jamais jeté non plus.

New York, été 2001

Il faisait chaud, comme d’habitude en plein juillet sur l’île de Manhattan. On m’avait bien prévenu quelques mois auparavant d’éviter les taxis qui roulaient fenêtres baissées, puisque cela signifiait que leur climatisation ne fonctionnait plus. Vite dit… Dans une ville étrangère, quand il est temps de héler un taxi, aussi bon comédien que l’on soit, on fait toujours un peu amateur. Perdue dans SoHo avec mon petit tailleur gris, je devais avoir l’air d’une fille du Connecticut venue à New York pour un rendez-vous d’affaires. Or, après de multiples essais, un taxi, toutes fenêtres ouvertes, s’est finalement arrèté. Le chauffeur était jeune, très jeune même et avait un fort accent que je ne connaissais pas. Au départ, à cause des cheveux noirs, des yeux en amandes, et du teint doré, je l’ai cru indien. Peut-être parce que j’étais moi aussi une étrangère, perdue dans la masse américaine, il m’a dit spontanément qu’il était Afghan. Je n’ai pas tout de suite compris or il a précisé : « I am from Afghanistan ». Je lui ai demandé s’il avait de la famille à New York, il m’a dit que oui, des cousins, mais qu’il espérait aider sa famille proche à immigrer. « New York is such a jungle why would you settle here ? », lui ai-je dit. « Everything is possible here », m’a-t-il répondu. Trois mois plus tard, quand les premières bombes ont explosées en Afghanistan, j’ai pensé à lui.

1 February, 2004

Récits mythiques de New York

Hier, j’ai réécouté Everyone Says I Love You de Woody Allen. J’ai toujours un plaisir fou à revoir ses films et à constater avec les années l’enchevêtrement des récits et les mythes fondateurs de l’oeuvre de ce cinéaste. Pensez seulement à ces histoires de cabinet de psychanalyste où, alors que le personnage expose ses pensées les plus secrètes, il est espionné. Cette anecdote est présente dans Everyone Says I Love You, mais était aussi le moteur de Another Woman. Dans chaque film, outre la quète première des personnages, on nous raconte à tambour battant, par un personnage narrateur ou dans une conversation entre personnages, une foule d’anecdotes urbaines. Hier, devant mon petit écran, j’ai rebaptiser Allen “Le plus grand conteur new-yorkais”. J’ai donc l’intention de revoir plusieurs Allen au cours des prochaines semaines.