Entrées de November 2004

22 November, 2004

Miracles en série

Elle tirait d’un sac brodé au petit point une série d’objets qu’on avait utilisés de la mauvaise manière et insérés de manière criminelle entre des pages propres et fraîches : une plume de geai bleu, une feuille de chêne, le dessus d’une pochette d’allumettes, une craie de couleur et, une fois, « une fois les enfants », une tranche de bacon.

Une tranche de bacon. Dans l’esprit de Frances, la tranche de bacon était crue, froide et grasse, avec une bande de maigre complètement ridicule. La graisse s’infiltrait dans le papier, une abomination porcine, et ses extrémités s’agitaient à l’extérieur de manière obscène. L’idée était si excitante : quelqu’un, quelqu’un qui avait fréquenté la même école, avait eu le culot, l’idée de marquer les pages d’un livre avec une tranche de bacon. L’existence d’une telle personne et le geste outrageant qu’elle avait posé s’infiltrèrent dans la fièvre qui s’était emparée de Frances depuis qu’elle avait appris à lire, et elle se mit à regarder autour d’elle pour voir ce que le monde avait à offrir.

Extrait de la nouvelle Scènes, tirée du recueil Miracles en série de Carol Shields, publié chez Triptique en 2004, traduit de l’anglais (Various Miracles, 1985) par Benoît Léger.

22 November, 2004

Pédophilie : certains expérimenteront une thérapie par le rire

Les accusations contre Guy Cloutier ont ramené à la surface la question de la pédophilie et de la délinquance sexuelle. Sur son blogue, Richard Martineau documente le sujet, reprenant même de quelques mises en garde offertes aux pédophiles sur des sites spécialisés. Il se dégage de l’ensemble un constat qui reprend les affirmations de Marie-France Botte et Jean-Paul Mari publiés dans le Prix d’un enfant : un pédophile apprend à justifier sa déviance par différents raisonnements. Ainsi le pédophile vous dira, « certains enfants ont plus de maturité que bien des adultes » ou « quatorze ans, dix-huit ans, c’est quoi la différence? » et ira au besoin dans des théories comme l’émergence d’un «nouvel amour » (physique bien entendu) entre tous les humains, enfants compris. Malgré cela, j’ai lu dans Le Devoir, sous la plume d’Odile Tremblay, cette réflexion troublante : « Avant lui [Guy Cloutier], Robert Gillet avait été jugé et condamné pour pédophilie bien avant son enquête préliminaire, à pleines radios, à pleins journaux, où ses ennemis inventaient de faux détails scabreux, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, pour des crimes infiniment moins graves que ceux qui pendaient au bout du nez de Cloutier ». Va pour la ridicule guerre médiatique, mais j’apprécie tout particulièrement l’expression « infiniment moins graves », ce qui sous-entend qu’une fille de treize ou quatorze ans que l’on prostitue est un peu « moins victime » qu’une fille d’onze ans que l’on commercialise et abuse sexuellement. Ouvrez-vous les yeux! Ce que ces deux cas nous enseignent, c’est que tout s’achète. S’il y a de la demande, vous trouverez un commerçant pour vous vendre ce que vous désirez. Même si l’objet de votre désir est un enfant. Quelles seront les conséquences ? « Ben voyons, j’ai du pouvoir, je connais les gens importants, je suis populaire, mes alliés et amis ne laisseront pas faire ça… », semblent dire ces délinquants. Et vous savez quoi? Ils ont peut-être raison.

20 November, 2004

Quand l’appétit va, tout va!

En ce samedi de novembre dans Le Devoir, alors que Sylvain Lafrance vice-président de Radio-Canada défend la légitimité de la nouvelle chaîne Espace Musique, le thème du plus récent Salon du livre (gastronomie et art de vivre) incite à discuter une fois de plus de diversité culturelle dans les pages du même quotidien…

Gil Courtemanche fait état d’une « démission culturelle » qu’il lie aux choix qui se font présentement tant en éducation qu’à la programmation de nos chaînes dites culturelles. Il pose un diagnostique fort intéressant sur le thème du présent Salon du livre, “Ce que je sais, cependant, c’est que les seuls livres qui n’ont pas besoin de promotion sont les livres de cuisine et les guides des vins, qui se retrouvent immanquablement sous le sapin de Noël”. Ce qui souligne que le besoin de promotion ne se trouve pas là. Et, dois-je ajouter, nous savons tous sur la liste de cadeaux suggérés de tous les chroniqueurs radio et télé vont figurer dans les prochaines semaines, le guide du vin de machin et l’art d’apprêter le citron de l’autre.

Courtemanche associe à notre démission culturelle le retrait de l’enseignement des arts et de la musique, voire de la philosophie dans nos institutions scolaires. Il est vrai que tout enseignement qui ne peut être lié directement à la productivité industrielle est souvent vu comme superfétatoire. Il s’attaque ensuite à ce que j’appellerais les ersatz d’émissions culturelles, enrobées de guimauve et conçues pour faciliter le divertissement. C’est ainsi qu’il mentionne brièvement C’est dans l’air, animé selon ses mots par une « gentille Barbie des ondes »(ouch!) et M’as-tu lu – que je dirais une émission de livres et non pas de littérature- où, ajoute-t-il, on infantilise le spectateur. Il conclut ainsi: « Cette émission est à la littérature ce qu’un dépanneur vietnamien est à la gastronomie ».

Denise Bombardier discute des mêmes points, mais s’en tient à la présente foire commerciale du livre. M’as-tu lu devient chez elle l’émission d’un couple gentil qui infantilise la littérature et la ramène au rang du téléroman… Madame Bombardier n’a jamais été une partisane de la médiocrité, or elle se demande et à juste titre, comment nous en sommes venus à penser que la culture pouvait être présentée par n’importe qui alors que l’on exige que les sports soient présentés par quelqu’un qui s’y connaît.

Quant à ces animateurs qui pourraient parler de littérature et mener le bal d’une main de maître, le Québec n’en manque pas. Mais à force de ne donner les rênes de nos émissions culturelles qu’à des rois du divertissement, ils abandonneront tous la partie et iront enseigner la philo ou les lettres, si cela s’enseigne toujours…

18 November, 2004

Je cherche, je cherche, mais je ne trouve pas

Monsieur le juge, l’accusé met tout en oeuvre pour qu’une pareille situation ne se reproduise plus jamais. À preuve, il demande conseil chaque fois qu’il le peut:

“Comment tu fais pour t’assurer de l’âge de la clientèle, parce que tsé, il y a rien qui ressemble plus à une fille de dix-huit ans, qu’une fille de quatorze ans qui s’arrange un peu”.

Robert Gillet, au propriétaire du Maurice Night’s club, qui venait parler du dixième anniversaire de la boîte de nuit.

Lâche pas mon homme, un jour tu vas la trouver la recette secrète!

16 November, 2004

Ne pensez plus tout bas!

Pendant quelques semaines nous avons supprimé la fonction commentaires, sauf pour les braves qui acceptaient de s’enregistrer, en raison d’une attaque de pourriels commerciaux. La chose est réglée, vous pouvez donc laisser vos réflexions en toute impunité…

14 November, 2004

Les Dames du temps jadis

Ce matin, toujours hantée par la parole de “Pol-Nicole” Pelletier, j’ai continué inconsciemment, comme un réflexe, à me remémorer les mots de quelques femmes. Après les références plus cérébrales, comme Mary Wollstonecraft qui publia en 1792 A Vindication of the Rights of Women, je me suis surprise à citer dans ma douche, les cris de Louise Labé, “Où es-tu donc, ô âme bien aimée?”. Puis j’ai relu ces quelques vers de Labé : “Je ne souhaite encore point mourir./ Mais quand je sentirai tarir,/ Ma voix cassée, et ma main impuissante,”, et ce “parler plutôt que mourir” a soudain rayonné.

13 November, 2004

Une parole à soi

Fin de millénaire au Québec, la télé d’État veut réaliser 50 portraits des grands esprits qui ont modelé notre pensée, on y trouve une (seule) femme, Hildegarde de Bingen, abbesse et musicienne du 12e siècle. Pol Pelletier est pressentie pour incarner l’abbesse. De retour de Mexico, ville de pollution et de passion, l’artiste atterrit dans la grisaille montréalaise, dans son Québec calme et propre, si poli, qu’il réagit à peine au 10e anniversaire de de Polytechnique. Ces quelques événements deviennent l’échine du spectacle, « Nicole, c’est moi… », un parcours impressionniste, voire réinventé de l’histoire des femmes.

Le tout se déroule à l’Espace Go, le lieu de tous les commencements, là même où Nicole, devenue Pol, fut une figure de proue du Théâtre expérimental des femmes. Son texte-manifeste à la main, Pol nous raconte ce Québec qui oublie ses auteurs féminins comme ses grandes tragédies, engoncé dans son petit confort et convaincu d’être bien émancipé de son passé catho. Mais une religion ne se perd pas, dit Pelletier, elle reste là, en soi, refoulée, ne demandant qu’à resurgir pour remettre l’ordre. Lorsque la charismatique artiste évoque Polytechnique, comparant cette tuerie aux rituels sacrificiels païens, certains spectateurs se trémoussent sur leur chaise. Ils restent tout de même, captivés, parce que Pol a une façon de dire les choses sans détour, à laquelle on ne peut se soustraire.

Auteurs féminins oubliés, femmes sacrifiées, discours féministes reniés, une question émerge implicitement : que sont les femmes devenues ? Et, ma foi, nous étions quelques-unes (peut-être même quelques-uns) qui avions envie de nous lever pour répondre.

6 November, 2004

Les brides et les bribes du discours

Je souris toujours lorsque quelqu’un me parle des “brides” d’une conversation entendue dans le bus. Je trouve un peu moins amusant de lire dans Le Devoir que l’ex-directrice des pages culturelles de la dite publication “évoque - entre autres choses - des brides de son enfance. Qu’on se le dise, le mot bribe désigne un morceau, une parcelle ou un fragment alors que bride est le nom de la courroi du cheval. On peut courir à bride abbatue, attacher les brides de son chapeau, mais même en relâchant la bride, on ne raconte pas de brides de son passé…

4 November, 2004

Dictature du succès ou carrière-éclair

“M. Lepage, vos succès des dernières années vous montent décidément à la tête. Je vous suggère ce petit exercice d’humilité : revoyez plusieurs fois votre film Camping sauvage, puis écoutez un enregistrement d’une émission de Tout le monde en parle en imaginant que Dany Turcotte en soit absent… Ensuite, écoutez Kanasuta.” C’est ainsi que s’exprimait dans Le Devoir, un lecteur courroucé du comportement de Guy A. Lepage lors de la soirée de l’ADISQ.

Je ne cours pas les concours et pour tout dire, les galas m’ennuient. J’aime toutefois savoir à qui va la faveur du public, parce qu’après tout ce sont eux qui achètent des disques et vont au cinéma. Cela dit, Richard Desjardins nous a fait réfléchir bien souvent, par ses chansons, mais aussi par son comportement. Pas l’ombre d’un début de prétention chez le bonhomme. Traite son public avec respect et apprécie cette reconnaissance qui lui est venue après tant d’efforts. Je ne suis donc pas surprise qu’il ait choisi de se reposer pour être au somment de sa forme pour honorer ses fans gaspésiens. Mais dans le milieu du spectacle on croit qu’il faut être partout, se faire voir de tous pour vendre et être au top. Desjardins voit les choses autrement et ça me rassure…