Petites étoiles et vodka

La cigarette cause les maladies du coeur... Sur nos paquets, à cette époque, nous effacions au Liquid Paper quelques lettres, pour ne laisser que "la cigarette use les maladies du coeur"...

Je dis mon texte une semi-fiction ou autofiction, car si j’ai vraiment appris un jour de mai, il y a plus de dix ans, le suicide d’un ami, tous les autres détails sont du ressort de la fiction. Il n’était pas à Montréal, je n’ai pas d’amie proche appelée Amélie, mais oui, je fumais et buvais de la vodka un peu trop souvent… Je sais aussi que si vous me pointez un élément, en disant que cela ne peut être que complètement inventé, ce sera très certainement la seule parcelle calquée du réel.

Fuck you, mon tabarnak! C’est ce qu’elle a dit après une bonne vingtaine de minutes à fumer en silence. J’ai rempli nos verres de vodka, ajouté méticuleusement un zest de citron à chacun et lui ai passé son paquet de cigarettes. Son paquet, celui qui a une étoile dessiné au stylo dessus, parce que nous fumons la même marque et qu’elle fume plus que moi et qu’en colocation, les bons comptes (surtout de bouteilles et de cigarettes) font les bonnes amies. Sans dire plus, elle a pris une petite gorgée, puis a allumé une autre clope. Je voudrais dire quelque chose de bien, mais rien ne sort. J’essuie une larme, la vodka et les cigarettes me montent à la tête et plus précisément aux yeux.

« Non, mais quel enfant de chienne, ajoute-t-elle, partir de même, avant mon party de fête de 30 ans… » C’est certain que là, Nic avait frappé fort, elle allait avoir 30 ans, elle s’attendait à ce que les gens significatifs de sa vie soient là et lui, lui, qui se poussait sans même laisser une note, comme s’il ne comptait pas pour nous. Je me suis allumée une cigarette et lentement j’ai articulé, la vodka avait fait son effet, « tu aurais aimé qu’il te parle avant de partir… ». Elle s’est emportée et a répondu avant la fin de ma phrase, qui s’en allait n’importe où de toute façon : « Crisse, je n’étais pas sa blonde, même pas son amante, juste sa coloc… mais tsé… ça compte quand même, me semble… ». Bon dieu que je suis stupide, j’aurais dû y penser, toutes ces journées tous les deux seuls dans la grande maison que nous habitions… Cela m’a frappé tout d’un coup! Nic était le portrait même de tout ce qui séduisait Amélie et, un peu le contraire de ce garçon qu’elle fréquentait par dépit depuis quelques mois. Taille moyenne, costaud, châtain aux yeux clairs, beau garçon un peu macho, mais au fond sensible.

Tu couchais avec lui? Ai-je dit dit sur un ton incrédule. « Euh, pas vraiment… », a-t-elle laisser aller sans me regarder, en se concentrant sur l’émondage de sa cendre de cigarette. Venant de mon Amélie et connaissant sa faiblesse pour les beaux gars, je me suis dit que ce «pas vraiment» dissimulait tout un monde de possibilités et d’après-midi en tête-à-tête. « Tu sais, me dit-elle, soudainement enthousiaste, il a réparé la laveuse, mon vieux lecteur cd et plein de trucs dans la maison. Quand je travaillais sur mon mémoire, il m’apportait un café et on parlait, comme ça, des heures. »  Décidément, j’avais manqué bien des épisodes de ce téléroman ayant pour toile de fond notre immense maison d’un quartier de Québec autrefois cossu, dite la Maison de la Joie. Mais pourquoi alors est-il parti? Plein de raisons, qu’elle me résuma brièvement, entre autres semblait-t-il que son psy ne voulait pas qu’il s’attache à quelqu’un avant d’avoir complété sa thérapie. À ce moment, mes yeux se sont remplis de larmes et ce n’était plus à cause de la fumée ou de l’âpreté de la vodka. Mon cerveau engourdi venait de comprendre que Nic et Amélie dans leur petit quotidien de détox avaient peut-être trouvé plus que de l’amitié.

Mes larmes ont fait éclater quelque chose en Amélie et elle a crié « Crisse de menteur, j’t’haïs, fuck you mon tabarnak! », avant de se mettre à sangloter à grands coups. En m’approchant pour la consoler, j’ai réfléchi tout haut, « oui, mais il avait dit que tout allait bien…Comment on aurait pu savoir? Hein? »

Trois jours plus tôt, juste avant l’anniversaire d’Amélie, nous avions enfin eu des nouvelles de Nic. Après avoir quitté la Maison, il s’était installé dans un appartement en sous-location sur Jean-Talon à Montréal et là, comme si tout était planifié ainsi, il n’avait pas défait ses caisses, n’avait pas fait d’épicerie, rien. Plutôt que d’accomplir toutes ces petites choses du quotidien, il s’était enlevé la vie. Il n’avait rien laissé, pas de note, pas de raison. Dans le journal, on racontait qu’il avait été découvert le jour même, car son auto, stationnée devant l’entrée du proprio, avait incité celui-ci à ouvrir la porte du minuscule studio pour voir ce qui se passait… Comme ça, sans crier gare, il avait quitté notre monde, celui des années de galère, des excès d’amour, de drogues, qui laissent des traces, mais aussi celui des partys d’anniversaire et des cigarettes partagées.

Et là, en ce moment, à 3 h 45, par une chaude nuit de mai, nous le détestions vraiment fort de ne pas avoir pensé à nous

7 réponses pour “Petites étoiles et vodka”

  1. Merci Alain… J’avoue que vu que c’est inspiré d’une expérience personnelle (j’ai changé les noms, les détails et ajouté des dimensions plus fictionnelles), même quand je le relis, ça me remue encore.

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