Miracles en série

Elle tirait d’un sac brodé au petit point une série d’objets qu’on avait utilisés de la mauvaise manière et insérés de manière criminelle entre des pages propres et fraîches : une plume de geai bleu, une feuille de chêne, le dessus d’une pochette d’allumettes, une craie de couleur et, une fois, « une fois les enfants », une tranche de bacon.

Une tranche de bacon. Dans l’esprit de Frances, la tranche de bacon était crue, froide et grasse, avec une bande de maigre complètement ridicule. La graisse s’infiltrait dans le papier, une abomination porcine, et ses extrémités s’agitaient à l’extérieur de manière obscène. L’idée était si excitante : quelqu’un, quelqu’un qui avait fréquenté la même école, avait eu le culot, l’idée de marquer les pages d’un livre avec une tranche de bacon. L’existence d’une telle personne et le geste outrageant qu’elle avait posé s’infiltrèrent dans la fièvre qui s’était emparée de Frances depuis qu’elle avait appris à lire, et elle se mit à regarder autour d’elle pour voir ce que le monde avait à offrir.

Extrait de la nouvelle Scènes, tirée du recueil Miracles en série de Carol Shields, publié chez Triptique en 2004, traduit de l’anglais (Various Miracles, 1985) par Benoît Léger.