Le projet Andersen de Robert Lepage

J’’ai vu cette semaine, la plus récente création solo de Robert Lepage, Le projet Andersen. Lepage y joue successivement Frédéric Lapointe, créateur québécois invité par l’Opéra de Paris, le directeur artistique de l’’Opéra de Paris de La Gambretière et Rachid le concierge magrébin de l’’immeuble où habite Lapointe.

Le spectacle s’’ouvre avec Lapointe qui doit annuler sa première à Paris en raison d’’une grève, il propose donc au public de lui raconter une histoire. Retour en-arrière, Lapointe arrive à Paris et on apprend rapidement qu’’il vit un échec amoureux – un thème récurrent dans les solos de Lepage – et se sent dépassé par le mandat qu’’on lui a confié. Le personnage trace, sans le vouloir, des parallèles entre son sujet d’’étude et sa propre vie. Ce qui force la comparaison avec d’autres solos de Lepage.

Ainsi, dans le spectacle solo Les aiguilles et l’’opium les vis-à-vis du créateur étaient Miles Davis et Jean Cocteau, de quoi décoller littéralement et inspirer Lepage. Dans La Face cachée de la Lune, ce qui tenait lieu de toile de fond était la découverte de l’’espace, un sujet qui avait infusé à Lepage de touchantes observations sur les conquêtes américaine et russe des cieux. Dans Le projet Andersen, on le sent moins captivé par la matière des contes. Les parallèles sont conséquemment plus simplistes. Plutôt que l’’opium ou la quête du cosmos ce qui nourrit ici le récit ce sont les contes et leurs métaphores sexuelles. Nos personnages se trouvent donc dans un univers sombre asservi au porno. Si la psychanalyse fait état de façon assez élaborée de la métaphore sexuelle dans les contes, les contes de l’’Ombre et de la Dryade, qu’on nous présente dans ce récit, illustrent plutôt le déracinement et l’ambition, des thèmes souvent présents chez Lepage, mais ici un peu moins étayés. Le lien avec la sexualité est ténu et tout juste évoqué par Frédéric Lapointe dans une présentation de son travail. Or, tout au long du spectacle, j’’avais l’impression que le créateur n’avait pas été aussi inspiré par Andersen que par ses sujets précédents. Pour faire le lien entre la part sombre de l’individu, l’ambition du Québécois qui monte à Paris (comme la Dryade) et l’omniprésence du sexe, il manquait quelques éléments.

Les dispositifs techniques que Lepage utilise habituellement avec une créativité qui relève de la prestidigitation m’’ont aussi moins impressionnée. Par exemple, pour évoquer les décors on utilisait souvent des projections en réalité virtuelle où le créateur avait l’’air perdu. Disons, que je préfère nettement un certain low-tech à faire rêver qu’’un dispositif plus high-tech qui frôle la facilité. Ce que j’’aime habituellement dans les solos de Lepage, c’’est de le voir empiler deux ou trois objets du quotidien pour évoquer tout un univers. La projection plein-écran est à ce titre un peu trop prosaïque. C’’est sûrement pourquoi à mon avis, les versions filmées des spectacles de Lepage sont des œoeuvres distinctes qui ne peuvent transmettrent à l’’écran l’’émotion du « fait main » de la scène.

Enfin, pour ceux qui voyaient une création solo de Lepage pour la première fois (dont mes deux acolytes), l’’expérience a été transcendante. Je ne cracherai donc pas dans la soupe, puisque Lepage demeure un créateur d’’exception, capable de captiver le public avec sa parole au débit rapide et les liens qu’’il tisse entre un éventail de phénomènes de société. Le premier discours de La Gambretière est à ce propos fort éloquent : on ne peut que rire de la caricature de ce Parisien qui explique tout par des rapports politiques superficiels et énonce des préjugés énormes sans sourciller ou prendre son souffle… Mais Lepage, c’est aussi ça : une parole personnelle et un discours amusé, voir critique sur le milieu des arts.

La tournée du Projet Andersen.

11 réponses pour “Le projet Andersen de Robert Lepage”

  1. Belle analyse, très bien étoffée, et surtout une des rares critiques avec laquelle je suis d’accord. J’ai vu Le Projet Andersen à Québec l’an dernier, et pour la première fois un spectacle de Robert Lepage m’a déçue. Je pense toujours que c’est un génie (rien de moins!), mais je considère Le Projet Andersen plutôt moyen par rapport au reste de son oeuvre.

    J’ai hâte de voir la réaction des médias montréalais, seront-ils aussi complaisants que ceux de Québec?

  2. Contente de lire que je ne suis pas la seule à tirer ces conclusions… Même si je suis convaincue de la foce de l’oeuvre de Lepage, je considère néanmoins qu’il y a place à la critique constructive sur chacun de ses spectacles. Comme toi, je surveillerai de près la réaction des médias montréalais!

  3. Après quelques commentaires lus ou entendus dans La Presse et sur les ondes de Radio-Canada, les critiques crient encore au génie. Comme Lepage est fort dans les «work-in-progress», je ne doute pas qu’il y ait eu amélioration depuis un an et je serais curieuse de revoir le show aujourd’hui. Toutefois tant d’unanimité à peine nuancée m’étonne quand même un peu…

  4. Je n’ai pas trouvé en ligne la critique qui devait être livrée vendredi, j’imagine qu’avec les congés elle y sera demain. Plus je vieillis et plus les critiques des médias m’indiffèrent. Le format limite les possibilités or, c’est trop souvent du tout ou rien et très rarement voit-on une critique bien documentée et qui va plus loin que l’opinion. J’ai écouté le petit « topo » de Marie-Christine Trottier sur Robert Lepage (passons les commentaires sur la souveraineté) où il parlait d’une « re-remouture » du spectacle pour le TNM. La version que j’ai vue à Ottawa était, toujours selon Lepage, la complète remouture en français du spectacle – faite après plusieurs semaines à jouer en anglais – et celle de Montréal devrait intégrer quelques ajustements. Je serais curieuse de comparer la version livrée à Québec l’an dernier à celle d’Ottawa et de Montréal. Comme le concept du « work in progress » est une constante chez Lepage, j’espère que l’équipe de Lepage consigne ces différentes moutures sur bandes vidéo…

  5. Merci pour cette belle analyse. Cependant je suis toujours surpris ( et ce n’est pas la première fois) quand j’entends dire que « Le projet Andersen » est un Lepage plutôt décevant… Personellement c’est celui que je préfère. ( il faut dire que je n’en ai vu que trois et je dois préciser içi que j’ai assisté à la reprise d' »Andersen » avec Yves Jacques à Strasbourg). J’ai assisté il y a peu à la reprise de la « trilogie du dragon » à Chalons en Champagne . Si j’ai été bluffé par le travail d’écriture je ne pense pas que la facture d’ensemble soit comparable et d’une certaine manière j’ai trouvé que le spectacle avait un peu « vieilli ». Pour revenir à la question de la vidéo, je la crois « exceptionnelle » (si ça vous intéresse je peux m’étendre la dessus…) dans le « Projet » et je trouve réjouissant qu’un artiste aussi génial que Robert Lepage se comporte de manière aussi libre et intelligente avec trois boites de chaussures qu’avec un écran vidéo…

  6. Merci Jean de votre commentaire, la Trilogie des dragons existe en deux versions, une longue de plus de cinq heures et une, adaptée au format théâtrale conventionnel, d’environ deux heures. Les spectacles comme la Trilogie et Les plaques tectoniques ont été créés dans les années 1980 et à un rythme moins rapide que les plus récents spectacles. D’où peut-être, la différence entre ces oeuvres. Quant aux oeuvres théâtrales transposées en vidéo, elles sont à considérées à part.Si vous souhaitez commentez sur ce sujet, allez-y. À bientôt.

  7. Merci beaucoup pour votre texte!
    Le projet Andersen va être présenté sous peu à Moscou dans le cadre du Festival de Théâtre de Tchékhov, et j’espère pouvoir y assister.

  8. @ Nadia:
    Intéressante critique; merci de l’avoir mis en ligne!
    Pour la Trilogie, on devrait plutôt dire que la version deux heures a déjà existée, comme elle n’a pas été jouée depuis des siècles… 🙂

    @ Evgeniya:
    Et puis, avez vous vu un / des spectacle(s) dans la série Moscovite? Des commentaires?

  9. J.S > De fait, je me demande si elle a été rejouée après la fin des années « 80 ». À Québec, quand j’étais au cégep et ensuite à Laval, aller voir les « Lepage » était comme une religion…

  10. @ Nadia: Bon ben j’étais dans les patates, mes excuses les plus plattes; j’étais convaincu que les dernières diffusions (jusqu’en janvier 1994, rien de moins!) n’étaient que la version 6 heures… mais il n’en est rien, la version 3 heures a aussi été jouée relativement souvent…
    Mea Culpa…

  11. JS > les dates me manquaient, mais je me rappelais avoir vu la longue version à l’Implanthéâtre à Québec et la courte à la même époque, soit début des années « 90 ».

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