Les fourmis : Une fiction sur le 11 septembre 2001.

Les Tours…

En septembre 2001, j’étais chargée de projets en communications pour l’événement Québec New York 2001. Le mardi 11 septembre, j’habitais sur Rector Place, au 32ième étage et mon bureau était au Embassy Suites Hotel. Le dixième anniversaire de cet événement me touche d’assez près disons… Quelques années après les événements, j’ai écrit cette fiction nourrie par les réflexions et les souvenirs entourant mon expérience.

LES FOURMIS

Pour sortir, je devais emprunter une lourde porte tournante. Il n’y avait plus rien à faire que de sortir et de partir. Où ? Je n’en avais pas la moindre idée. Dehors le ciel était bleu et je cherchais des visages connus dans la cohorte qui déferlait hors des édifices à bureaux. Je me suis lancée pour amorcer ce ridicule demi-cercle, presque une révérence, vers l’extérieur.

I

Je suis atteinte d’une phobie qui n’a pas de nom, celle des portes tournantes. Chaque fois que je dois m’y frotter, je maudis cette invention et je ne comprends toujours pas pourquoi on fabrique des portes qui en tournant risquent de s’emballer, pour au mieux de vous éjecter brutalement, au pire vous garder prisonnier dans leur manège. Je m’imagine alors plaquée sur leurs pans de verre comme une mouche désespérée qui se heurte à une vitre pour trouver la sortie. Pour justifier l’existence de ces portes, des amis m’ont parlé de la dynamique des vents qui est modifiée par les gratte-ciel. Ces vents, pour se venger, rabattent trop violemment les portes ordinaires, les empêchant même parfois de s’ouvrir.

Il y a donc une explication à cette invention cruelle. Néanmoins, devant une porte tournante, mon échine se hérisse, je cherche alors des yeux une autre entrée. Puis, pour ne pas révéler ma phobie ou pour mieux la dominer, je m’engage derrière les autres piétons, en affichant un air indifférent. Les mains appuyées sur la barre de métal, j’effectue ce demi-cercle obligatoire, mais derrière mon regard vide tourbillonne une enfilade de pensées : dois-je accélérer le pas? comment se comporter avec les autres passagers? serait-il acceptable, pour un instant seulement, de partager mon enclave de verre avec un parfait étranger, accrochée à ses basques, pour franchir ensemble ce passage? Je sais déjà la réponse : que l’on connaisse ou non le passager qui nous précède, on doit y aller seul. J’y vais donc sans regarder derrière, en retenant mon souffle quelques secondes, prise dans cet intermédiaire: ce carrousel enchâssé entre la rue et l’ailleurs.

* * *

Pendant plusieurs mois, j’ai eu l’impression d’être prise dans une porte tournante, immense, lourde, recouverte de laiton usé et faite de verre épais, comme celles que l’on retrouve dans les vieux édifices des grandes villes. Je tournais, suspendue entre ce qui était derrière moi et ce qui m’attendait devant.

* * *

Parfois, au sortir d’un cauchemar, je m’éveille en sursaut, rassurée un instant, me disant que ce n’était un rêve. Je me dis que j’ai adopté quelques images publiques et les ai faites miennes. Car depuis, le temps a changé, sa durée n’est plus la même, son écoulement n’a plus l’importance qu’il avait.

II

Quand j’évoque mes années d’université, je pense surtout aux conversations sans fin que mes amis et moi avions sur des sujets plutôt abscons. « Le narrateur extra dialogique peut-il parfois participer au récit? Le texte restera-t-il le coeur du spectacle théâtral? » En ce moment, d’autres réfléchissent à ces sujets ou à leur suite logique, attablés devant un allongé bien fort. Ils développent probablement des réponses complexes pour décrire ce qui se fait et le distinguer de ce qui se faisait. Les théories s’empilent, réfèrent les unes aux autres et constituent un inextricable écheveau d’idées que chercheurs ou étudiants se piquent parfois de démêler, le temps d’un mémoire ou d’une thèse qui, sitôt écrit, se trouve sitôt enseveli… Après tout, la pensée est en premier lieu un soliloque et seul avec ses idées, on a tous les droits, même celui de se vouloir vierge devant l’accumulation des théories.

À cette époque, une copine et moi étions de tous les festivals de nouveau théâtre, de toutes les discussions avec les créateurs. Pour bien juger de l’effet de la présentation en direct d’un spectacle, nous choisissions des places le plus près possible de la scène ou de ce qui tenait lieu de scène. Sans en avoir discuté ou l’avoir décidé, nous aimions de toute évidence les spectacles audacieux et les performances irrévérencieuses, qui bouleversaient nos perceptions et nous gardaient – parfois toute leur durée – sur le qui-vive, prêtes à affronter la menace. Braquées, voire terrifiées, nous croyions vivre une émotion intense.

Après chaque spectacle, attablées dans café ou un bar, nous exprimions ce que nous avions pensé ou ressenti lors de certaines scènes particulièrement brutales. Nous défaisions ainsi les mécanismes du spectacle théâtral pour mettre l’accent sur ce qui le distingue de n’importe quelle expérience sur grand ou petit écran. Il s’entend que la proximité au théâtre fait que certaines choses choquent plus qu’à l’écran : la nudité n’est jamais plus vulnérable ou plus crue, que lorsqu’elle s’affiche devant nous, palpitante, de chair et de sang et que l’odeur de la peau se fraye un chemin jusqu’aux narines plus sensibles. De même, la violence est plus que vraie lorsqu’elle résonne dans notre espace. Au plus grand bénéfice de notre curiosité, il était de mise dans le théâtre expérimental d’il y a quelques années, de repousser toujours plus loin les limites de ce qui était présentable, pour provoquer un spectateur, qui, contre toute attente, en redemandait.

La proximité et le direct remuent même les plus forts. Tous se laissent emporter par l’émotion des comédiens et perdent, le temps d’un reflux émotif, les repères de la fiction et du réel. C’est pourquoi, lorsque nous regardons la télé, campés dans notre sofa, nous nous sentons en sécurité. Entre l’horreur et notre petite personne, il y a un écran et un réseau complexe de transmission. La situation est « sous contrôle ». Et, il suffit pour se rassurer sur sa propre sensibilité, de se dire que ce qui se passe ailleurs est terrible, de verser au besoin quelques larmes, puis nous éteignons la télé et l’inacceptable cesse d’exister.

* * *

Grande amatrice de films d’horreur, je fais souvent le même cauchemar : des images horribles défilent à la télé, le son est au maximum et je ne peux m’y soustraire. Je rage de mon impuissance. Je pioche sur la télécommande. Je cherche la fiche électrique du téléviseur, mais je n’arrive pas à faire cesser le bruit et les images. Mon sofa devient une chaise de torture et même si je ferme les yeux, les images continuent de défiler sous mes paupières et l’intolérable me rejoint partout.

III

Pour la première fois ce jour-là, le spectacle n’était pas derrière un écran, je pouvais en sentir l’odeur, en enregistrer tous les détails, pas seulement ceux offerts par le point de vue unique d’une caméra à l’heure des actualités. Je participais avec quelques centaines de milliers d’acteurs à un spectacle à grand déploiement donné pour un public captif du petit écran. L’horreur ne connaissait pas de fin et j’avais beau cligner des yeux, chercher la sortie, essayer de me débrancher, j’étais prise au piège.

IV

Le cerveau est un bien étrange agencement de cellules et d’impulsions électriques. Je me surprends encore des détours qu’il prend pour préserver le bon fonctionnement de la machine humaine. Ainsi, il m’est arrivé de constater que lorsque j’emplissais le mien de théorie, les mots de Derrida ou de Kristeva prenaient soudain le pas sur le pragmatisme nécessaire aux petites tâches du quotidien. Cette observation de mes propres limites m’a permis de comprendre un peu mieux comment certains intellectuels que j’admirais arrivaient à perdre leur voiture dans un stationnement ou oubliaient de mettre des bas. Le mythe du savant fou, mais inoffensif, a sa source dans les limites de la matière grise. De façon presque consciente, pour assurer notre survie, le cerveau relègue parfois certains détails d’un événement en arrière-plan, raye certaines scènes, coupe le son ou substitue une image acceptable à une série d’images intolérables. Ainsi, la machine humaine peut continuer de fonctionner et vaquer aux tâches nécessaires à sa survie.

V

Ma perception du passage du temps et l’image que je m’en fais se rapproche de plus en plus de cette vision orientale du temps qui se déroule en spirale sans commencement ni fin. Où sont les signes d’un maintenant réel? Je les cherche mollement, encline à laisser s’insinuer en moi l’idée que je suis peut-être encore ailleurs. Sur la rue, la seule sensation du trottoir sous mes pieds me fait pousser de trop longs soupirs d’aise et le surplus d’oxygène dans mon sang provoque une légère euphorie qui accentue ce certain sentiment d’irréalité qu’ont parfois les choses les plus banales. Suis-je bien ici? Je ne rêve pas, puisque rien ne semble avoir un sens précis connu uniquement de moi, ce qui prouve en quelque sorte que je n’ai rien inventé et que cette réalité existe à l’extérieur de moi, même lorsque je n’y pense plus.

* * *

La spirale s’accélère parfois, je tourbillonne, alors captive d’une porte tournante, affolée, comme dans un rêve où je dois jouer tous les rôles dans une pièce de théâtre. Dans ce théâtre, à mi-chemin entre la réalité et la fiction, je perds pied, je ne sais plus ce qui est vrai des coulisses, de la scène ou du reste.

VI

Ce jour-là, même arrivée sur le trottoir, je n’avais pas l’impression d’être libérée. Le spectacle se poursuivait et les rebondissements n’avaient de cesse. Un vol de goélands en fuite a croisé la descente vers le sol d’une multitude de feuilles de papier blanc avec, en contre-jour, la lumière éblouissante du soleil qui se reflétait sur les fenêtres des gratte-ciel. Puis, comme un mauvais augure, il est descendu lentement, tourbillonnant dans l’air, suivant dans sa chute les lignes verticales de l’immeuble. Sa cravate était rejetée sur son épaule, poussée par le vent. Je l’ai suivi des yeux, incrédule, en attente du coup de cymbale qui marquerait son atterrissage sur un coussin ou dans un filet. Rien de tout cela n’est arrivé. Je ne me souviens pas où et comment il a atterri, j’ai rayé ce détail de l’histoire et ma mémoire et moi avons fait le pacte de ne jamais savoir.

J’ai alors compris que mon univers, celui où je tiens le premier rôle, celui où une bonne étoile me préserve toujours du pire, malgré ma négligence, malgré la dureté des temps, allait s’écrouler. Avec lui, deux tours, dont les débris se sont éparpillés en un tourbillon blanc opaque sur cette ville que j’aime tant. Pour la première fois, dans ce récit trop grand pour quiconque, je n’étais ni héroïne ni victime. Je n’étais qu’une passagère de la tourmente, comme des milliers d’autres. Et, je nous ai vus, petites fourmis, dans un destin botté qui marchait droit sur nous à grands pas.

Mon cauchemar prenait tout son sens et je suis restée là, suspendue devant l’horreur, incapable de m’y soustraire, de me débrancher ou de faire quoique ce soit, sinon, peut-être, de me sauver la vie, par réflexe ou par hasard.

15 réponses pour “Les fourmis : Une fiction sur le 11 septembre 2001.”

  1. Ping : F Michel-Villaz

  2. La précision dans tes écrits sort vraiment de ce que je peu connaître.
    Tu étais petite et déjà pour moi tu étais un personnage extraordinaire.
    Je te trouve tellement chanceuse d’avoir une si grande connaissance de l’être
    humain ou comme un bon ami à moi dirait l’humain…
    À mon humble avis, il faut connaître l’humain pour apprécier la vie.
    Alors tu deviens avec grand succès celle qui écrit pour ceux qui ne savent pas.
    De cette façon peu importe les circonstances la vie est toujours belle pour toi et ceux qui t’entourent.

    Bonne journée ma belle fille.
    Pop’sXXXXXXXX

  3. Merci pour ce beau texte…qui donne froid dans le dos!

    Bon Weekend!

  4. Ping : Marie-Joelle Parent

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