La nouveauté, la popularité et les temps jadis…

Messager Boiteux (publication de 1831). Ne le sommes-nous pas tous un peu? (Source Encyclopédie Larousse)

«Je vous mets des liens, à titre explicatif, mais procurez-vous les œuvres de Villon, c’est un bon investissement, cela fait presque 600 ans que ça marche.»

Ô cette pensée Ouroboros (ce serpent qui se mord la queue) qui nous tient lieu de boussole et nous porte trop souvent à suivre la masse, tout en demeurant convaincus que nous sommes là, devant, à traquer la nouveauté. En y pensant, je me rappelle Calinescu qui avançait que les germes de la modernité étaient dans déjà présents au Moyen Âge.

Cela dit, je vis avec mon temps et me laisse happer par cette mouvance d’être dans le coup, d’être à la mode ou encore mieux d’être d’avant-garde. Ainsi, nous cherchons la nouveauté, celle de notre milieu, celle qui nous positionnera dans notre cercle (ou nos cercles si vous êtes de la clique Google+). Nous la citons alors, pour mettre notre marque dessus, pour en obtenir des bénéfices en un clic sur nos réseaux – ne comprenant pas la plupart du temps que la citation est tellement postmoderne tout comme cette accélération apparente des techno-sciences. Mais parfois, ce qui est nouveau, tout frais d’aujourd’hui, a pour plus belle vertu son étiquette de nouveauté et, lorsque la naïveté fait défaut, il reste cette garantie publicitaire de qualité, « Amélioré ».  La fraîcheur c’est le bonheur et Kant n’hésiterait peut-être pas en 2011 à nous dire que le nouveau c’est le bien. C’est pourquoi lorsque j’étudiais en littérature, je me faisais un malin plaisir de ne pas lire illico chaque nouveauté qui sortait. Quand on me demandait « as-tu lu ce nouvel auteur ou vu ce nouveau truc ? », je répondais sans hésiter « si c’est encore pertinent dans trois mois, je le lirai… ». Cela m’évitait bien des lectures et me faisait plus de temps pour lire tous ces classiques que la mode avait probablement ignorés à leur époque.

Si toute la vertu d’un produit ou d’un discours doit résider dans sa « nouveauté » où cela relègue-t-il notre sens critique ? Parce que d’une part, le sentiment de déjà-vu n’est pas seulement propre aux rêves, il s’applique aussi à bons nombre de trucs qui sont censés révolutionner notre vie. Et si la nouveauté effaçait vraiment tout ce qu’il l’a précédé, nous pourrions cesser de publier des éditions critiques des philosophes de l’Antiquité, du Moyen Âge ou des Lumières. Ce n’est non seulement pas le cas, mais rien ne bat la sensation vertigineuse de lire un texte écrit il y a 600, voire 1000 ans et de s’y reconnaître. Même si tout avait été dit, il demeure important de dire encore, pour se réapproprier en toute humilité ce qui nous rend humains.

Un exemple de voyage dans le temps qui met au défi l’effet de nouveauté…
C’est ce à quoi je pensais cette semaine, lorsque citant une chanson de Reggiani, j’ai invoqué tout un flot de faits historiques. En un instant, des ponts entre les siècles ont été jetés. Serge Reggiani est mort en 2004, il n’a jamais eu de compte Facebook. François Villon, poète né en 1431, que je soupçonne de ne pas avoir été à la mode à son époque, est disparu dans le décor après ses trente ans. En soulevant Reggiani, j’avais pensé dire, « celui qui a joué le rôle de François Villon » dans ce film d’après-guerre…  Pas très vendeur comme amorce, j’en conviens. Mais ce rôle a du marquer Reggiani puisque sa célèbre chanson La cinquantaine est de tout évidence une adaptation contemporaine du Testament de Villon : « En l’an trentième de mon âge / Que toutes mes hontes j’eus bues / Ne du tout fol, ne du tout sage / Non obstant maintes peines eues »…

Villon était, dit-on, un criminel en fuite, ce qu’on appelle aujourd’hui un bum. Et, s’il vivait en 2011, il se tiendrait dans les bas-fonds et lirait probablement ses poèmes sur la rue pour quelques sous. Je crois qu’il n’irait pas à Tout le monde en parle ou qu’il s’y casserait la gueule… Mais 600 ans après son passage, on chanterait peut-être encore son legs littéraire. Ses contemporains, prisés à l’époque, sont aujourd’hui enseignés en parallèle à l’œuvre poignante de ce poète.

Pourtant, quand vous entendez Plume chanter (ok, vous ne vous en rappelez peut-être plus), « Je meurs de soif auprès de la fontaine », dans La Ballade des caisses de 24 sachez que c’est un clin d’œil à un concours littéraire auquel Villon avait participé. Quand Brassens chantait, La Ballade des dames du temps jadis c’est le poème intégral tout juste adapté en français contemporain qu’il mettait en musique. Je vous mets des liens, à titre explicatif, mais procurez-vous les œuvres de Villon, c’est un bon investissement, cela fait presque 600 ans que ça marche.

Je m’emporte, or, avant de conclure, je citerai ici un monsieur mort il y a très longtemps, dont les pensées sur l’éducation m’ont marqué. Il disait « J’aime mieux une tête bien faite, qu’une tête bien pleine ». Il s’appelait Michel de Montaigne parlait beaucoup de lui et vivait au XVIe siècle… Quand je pense à des gens comme lui, j’ai envie de faire le vide de trucs branchés, de nouveautés qui seront caduques dans dix jours, pour embrasser les siècles passés et me souvenir qu’à toutes les époques il y a eu des engouements, des écrits populaires qu’on a aujourd’hui oubliés.

Et avant les médias sociaux, avant la techno, il y avait à la Renaissance, des vendeurs qui portaient les nouvelles ou la littérature de colportage de village en village. Les plus lettrés faisaient la lecture aux autres. Elle voyage maintenant plus vite.

Dans ma tête, comme sur mon iPad, il y a un Flipboard et cette semaine, je prenais des nouvelles du passé.

http://www.youtube.com/watch?v=8vfnhMJii7o

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